La vie des prostituées à 10 yuan

Posté par Neirda, le 28 avril 2012 | Actualité, Ne pas manquer, Reportage, Société | Source : [QQ]


« C’est un commerce à la fois dissimulé et que l’on voit pourtant à tous les coins de rue. La prostitution se pratique à certains endroits à des prix incroyablement bas. Qu’importent les sanctions sévères encourues ou les campagnes de répression musclées, rien n’a pu faire disparaître les passes à 10 yuan. Maladies, violence et autres misères fermentent dans l’ombre… »

Nous sommes dans un sous-sol, terré dans l’ombre, sans fenêtre et qui ressemble plus à une grotte humide qu’à une chambre. L’unique source de lumière, rouge, émane d’une ampoule, accrochée au-dessus du lit, traînant un long fil électrique.

Wu Xianfang  (吴献芳) a enveloppé l’empoule d’un sac plastique rouge, pour tamiser un peu la lumière crue du bulbe nu. Il paraît que c’est sous ce genre de lumière que la peau des femmes est la plus belle, elle dissimule les rides.

Wu Xianfang a maintenant 48 ans. Elle a grossi, et ses cheveux blancs sont dissimulés derrière une teinture noire que personne ne saurait distinguer. Son matelas Simmons occupe la moitié de sa chambre. Toute la journée, elle s’y couche, ou s’y assied, attendant des clients.

Ces anciennes arcades abritant Wu Xianfang se sont transformées en petit hôtel. A l’intérieur habitent une trentaine ou une quarantaine de « collègues », dont la plus ancienne est âgée de 62 ans. Toutes de la campagne, mères dans leur quarantaine ou plus, elles ont ainsi fondé ce groupe de « travailleuses du sexe »

Les locaux ont fini par appeler leur lieu de travail les « Hôtels à 10 yuan » (十元店). Les clients sont souvent des hommes locaux âgés, ou des ouvriers entre deux âges venant de l’extérieur.

Chaque passe est facturée entre 10 et 30 yuan (de 1,2 à 3,5 euro). Pour engranger ces maigres revenus, ces prostituées paupérisées doivent en plus faire face aux sanctions de la police, à la maladie, à la violence et aux discriminations.

« On les voit à l’oeil nu, ceux qui ont des maladies »

Dans cette ville provinciale, la population dépasse les cent mille habitants. En ce qui concerne les services sexuels, on y trouve 3 ou 4 « bains publics », 40 ou 50 « salons de massage », et 15 « hôtels à 10 yuan ».

Dans le métier, les prostituées ont été séparées en 4 catégories : les « Anges sur terre », qu’on trouve dans les nightclub, sont les plus dispendieuses. Puis, les « Pincesses Dingdong », que l’on trouve dans les bains et hôtels. Troisièmes, les masseuses et coiffeuses des petits salons, qui prennent plus de 100 yuan par passe. En dernier arrivent les filles de la rue, qui prennent dans la soixantaine au service. A côté de cela, les hôtels à 10 yuan semblent instaurer un nouveau plancher, « proche de la poussière ».
Xu Xianfang accède à sa chambre via une entrée se trouvant dans une minuscule ruelle. La lumière disparaît dès que l’on y entre, remplacée par une odeur de grain fumé. Le bâtiment a trois étages, chaque étage 9 chambres, toutes à peine plus grande qu’une table de ping pong, séparées par une planche de bois et où les courants d’air filtrent.

Pas de carte d’identité, pas de dépôt de garantie, 15 yuan suffisent pour y habiter et commencer à y travailler. Avec une apparence correcte et un peu de chance, une douzaine de clients peuvent se succéder dans une journée comme l’eau dans une rivière, et gagner 2000 yuan par mois n’est pas un problème. Pour les moins chanceuses, il arrive que les journées passent sans une tête. Le commerce n’est pas mauvais dans l’ensemble, le propriétaire fait fructifier son sous-sol, et même le toit de son immeuble à servi à faire quelques appartements vite-fait bien fait.

Toutes les résidentes s’accordent à dire que leur clientèle type sont des hommes qui sont ici pour le travail, qui ne sont pas mariés et qui ont retenu leurs besoins pendant très longtemps. En moyenne, ils en finissent en 5 minutes.

Le 14 avril, un homme déjà d’un certain âge prend les escaliers en frottant la rampe. Marcel troué, tête dégarnie, bossu. Il marche en prenant son temps. Voyant les portes s’ouvrir, il va et vient de chambre à chambre, pour peser la marchandise. Il semble manifester un certain intérêt pour l’une d’entre elle, dame allongée dans son lit, un ventilateur rafraîchissant la pièce. Le marchandage commence : « Combien ? » « Pas de maladie, hein ? »

« L’eau est ouverte ! » 


Le moment le plus chaleureux de la journée arrive dans l’hôtel :  les occupantes, à peine réveillées, sortent de leur « trou » en portant de gros sceaux en plastique. Ici, l’eau chaude n’est fournie qu’en temps limité. Deux fois par jour : le matin, vers 8 ou 9 heures, et l’après midi à 2 heures. Chaque étage ne dispose que d’une seule toilette.
Après un moment, le robinet est refermé.
Ici, tout est moite et collant. Les murs, le sol, les lits.

Wu Xianfang retourne dans sa chambre après s’être lavée. Elle couvre son sceau d’eau chaude d’un couvercle en plastique. L’eau restera chaude pour une demi-journée. Plusieurs de ses collègues ne sont pas aussi maniaque qu’elle, et gardent une chevelure ébouriffée. Elle, elle garde sa chambre bien rangée. Mais elle n’a pas les moyens d’acheter du savon… alors pour le ménage, elle compte sur l’eau de son sceau, du sel et une bouteille de Coca Cola vide. A côté du coin de mur où elle range cette bouteille, une autre bouteille d’huile médicinale versée dans une bouteille d’eau lui sert à calmer ses douleurs quand son estomac lui fait mal, et une jarre de riz, qu’elle cuit elle-même dans sa chambre.

Pour garder leur clientèle, une grande partie des résidentes n’utilisent pas de préservatif. Surtout que ces « jouets » pourraient devenir la preuve de ce qui se trame ici bas. Wu Xianfang parfois en utilise, parfois non. « On les voit à l’oeil nu, ceux qui ont des maladies ». Ses critères étant : une apparence propre et correcte prouve l’absence de microbes, ceux qui portent vêtements vieux et déchirés, par contre, il faut s’en prémunir.

Elle n’a jamais fait de test de grossesse. Un test de grossesse coûte 30 yuan. Trois fois ce que lui rapporte un client. Alors quand elle a un doute, elle connaît un endroit où elle peut obtenir une « piqûre anti-inflammation », de la pénicilline, d’après ce qu’elle sait. Pour 20 yuan, elle est hors de danger, et peut reprendre le travail dès que son ventre à désenflé.

Le passé de Wu Xianfang

5 ou 6 ans ont passé, elle s’est déjà habitué à cette vie.  Elle travaille dur, ses « heures de garde » s’étendent de 8h du matin à 21h30 le soir. A part quand une affaire urgente l’oblige à rentrer chez elle, elle n’a aucun jour de congé. Avec le temps, elle a appris à prendre le rythme. « C’est comme faire la récolte dans les champs ».

Avant de verser dans cette profession, elle n’en était pas à son premier travail pénible. Née dans un col de montagne reculé, elle n’a en tout que 9 personnes dans sa famille. Elle n’a jamais été à l’école, elle ne sait pas reconnaître son propre nom. Elle s’est mariée, a eu un enfant. Son mari était dépendant aux jeux d’argent, aux prostituées, il la battait, et elle est finalement partie avec ses deux enfants. Elle n’a pas divorcé – elle n’a de toute façon jamais reçu son certificat de mariage.

Elle a élevé des porcs, travaillé dans une usine de vêtements, dans le bâtiment à porter des charges lourdes, mais cela ne suffisait jamais à nourrir deux enfants. Elle a déjà pensé dans ses heures sombres à sauter dans la rivière, en emportant ses enfants avec elle.

Elle a travaillé ainsi jusqu’à ses trente ans. Un jour, une vieille amie de sa terre natale est venue la chercher en lui disant : « viens avec moi, tu vas gagner beaucoup d’argent ». C’est ainsi qu’elle se retrouva dans cette ville poussiéreuse du Guangxi. Ce n’est qu’au moment où on l’a jetée dans cet hôtel souterrain qu’elle a compris ce qu’elle était venue faire.

Elle a refusé au début, et refusait de parler à quiconque. Elle est restée une semaine à ruminer dans sa chambre, sans trouver de travail. Alors qu’elle commençait à s’inquiéter pour son loyer, un des dirigeants locaux est venue la voir, et a accepté de lui donner un « prix exceptionnel » de 60 yuan en échange de ses services. Chaque jour venait-il ainsi spécialement pour elle. Au troisième jour, elle avait accepté le travail.

Cette sensation de ne pas avoir de sens à sa vie, beaucoup la partagent ici.

Fin de la partie 1. Suite >>

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Commentaires



2 Commentaires pour « La vie des prostituées à 10 yuan »

  1. [...] Suite et fin de « La vie des prostituées à 10 yuan ». [...]

  2. galanga dit :

    Merci de m’avoir fait connaitre cet exceptionnel reportage.